Napoléon "verbatim" ?
En suivant Charles-Éloi Vial
Charles-Éloi Vial réussit à publier un nouveau livre plus vite que je ne parviens à achever la lecture du précédent et à en proposer un compte-rendu1. On va voir ici les deux solutions que j’ai trouvées pour tenir la cadence.
L’Empire des mots, sorti ce mois-ci aux Éditions Perrin est un gros ouvrage dont la triple ambition pourrait, après un premier survol, être décrite ainsi :
nous montrer un Empereur “volubile et bavard” sans en rester aux soliloques pompeux que Riddley Scott nous a infligés si lourdement ni aux maximes usuelles, trop frappées d’une imperatoria brevitas de théâtre. Certes celle-ci ne faisait pas défaut à l’occasion au nouveau César mais les punch lines qui traînent sur Internet sont le plus souvent piochées chez Balzac ou chez des faussaires moins talentueux que lui, et quand par hasard elles sont “vraies” elles ont
souvent été découpées et tronquées dans telle ou telle phrase de sa correspondance : par exemple le fameux “impossible n’est pas français” se trouve au détour d’une lettre2 et, s’il a été dit à l’occasion, ne l’a pas été en introduction d’un pitch impérial.
nous montrer, sans cependant taire ses gros défauts, un Empereur exerçant par la parole aussi cette séduction dont j’ai déjà évoqué la dimension physique et que tant de contemporains mentionnèrent sans que cela transparaisse dans la doxa de notre temps.
répondre enfin à la question : que disait-il quand il parlait non pour l’Histoire, au front de ses troupes ou (rarement et maladroitement) devant une Assemblée3, mais quand il parlait à quelqu’un ? Et que disait-il vraiment, ou du moins qu’en ont retenu ceux qui bénéficièrent d’une telle occasion ? Cette précaution est observée avec de nombreuses notes en bas de page, ce qui manque si cruellement à tant d’ouvrages “citant” Napoléon.
Sur les trois points il me semble que l’auteur est convaincant tout en restant nuancé. Bonaparte a du charme, mais à partir de 1805 Napoléon se montre odieux, sans doute volontairement et pas toujours à bon escient lorsqu’il sur-joue sa partition ou qu’il monologue en “disant des choses ridicules ou fougueuses” d’après le prince de Ligne4. Le soleil Austerlitz lui est monté à la tête, dit l’auteur.
Est-ce ce tournant psychologique qui a déterminé le choix de l’illustration ornant la magnifique reliure cartonnée ?
J’ai un faible pour cette toile souvent décriée du baron Gros mettant en scène la rencontre du 4 décembre 1805, après Austerlitz, où le vaincu vient demander la paix “au soldat couronné que la révolution française avait porté au faite des grandeurs humaines” pour parler comme A. Thiers, lequel cite sans référence ce qui fut (peut-être) l’un des meilleurs traits d’esprit de Napoléon, montrant du doigt sa mauvaise cabane tapissée de paille et s’excusant :
- Ce sont là les palais que Votre Majesté me force d’habiter depuis trois mois.
- Ce séjour, aurait répondu le futur beau-père, vous réussit assez bien pour que vous n’ayez pas le droit de m’en vouloir.
A noter que cet échange n’est cependant pas dans le récit plus complet, rédigé par le comte Philippe-Paul de Ségur, général, témoin et historien précieux.
Autant avouer que le titre du livre en revanche m’a fait sourire tant il évoque un best-seller (ou plutôt un best-talker) à la rédaction duquel Ch.-É. Vial avait bien dû contribuer et aussi parce que la répétition sur les étagères de cette structure de titre, l’Empire de ceci ou l’Empire de cela, m’amène à penser que j’aurais dû en user moi-même, ne serait-ce que pour des raisons commerciales.
Que tous me pardonnent cet instant d’ironie. En vérité, le projet de l’auteur est mieux présenté par son sous-titre : il s’agit bien de 52 conversations, répertoriées et replacées dans leur contexte. Plusieurs étaient encore inédites.
Comment sortir le compte-rendu de ce beau livre avant que l’auteur n’en publie un autre? Une première solution consiste à le faire rédiger par une IA.
Ayant, avec Histor.IA, déjà initié leurs algorithmes à l’histoire napoléonienne, je me suis dit que l’une d’entre elles pourrait bien, en partant de la page 4 de couverture, de l’argumentaire fourni par l’éditeur, du résumé des principales plateformes et de quelques mentions glanées sur les réseaux sociaux, m’en sortir un assez présentable.
Celui de Grok (consultable ici) est fort sec. Celui de DeepsSeek (qu’on lira ici) est plus brillant, posant des limites, émettant des réserves malgré quelques fautes matérielles (le nombre de pages) ou des appréciations étonnantes : Las Cases, par exemple, ne fut certainement pas un “réceptacle passif”. Celui de Chat-GPT reproduit essentiellement la rubrique de la FNAC et le CR publié dans l’Express.
La seconde solution, dont je laisse mon propre lecteur juger la pertinence, consiste à émettre quelques jugements personnels au sujet de la période que je connais le mieux et pour laquelle j’ai lu Ch.-É. Vial ligne à ligne.
Reportant en effet la lecture attentive de ces 650 pages à un moment de temps libre ultérieur, je les ai parcourues comme un hussard pour ne m’attarder à une reconnaissance précise du terrain que sur les pages consacrées à l’épisode elbois, puisqu’on y revient toujours5 sur ce blog dont j’ai d’ailleurs changé le nom avec une discrète allusion à la robinsonnade impériale.
Dans un plan classiquement chronologique, l’épisode elbois est traité au chapitre 14 (humour involontaire) finement intitulé “L’Empereur des Anglais” ce qui recoupe ma propre analyse d’une situation que l’équivoque colonel Campbell incarna durant les Trois-Cents-Jours.
De même quand Ch.-É. Vial écrit que “Napoléon commença à reprendre peu à peu ses esprits, le retour à la réalité l’amenant à prêter à nouveau attention aux autres” je dois avouer avoir eu le même sentiment. Mon récit Aigle, crocodile & faucon se fondait en partie sur cette vision d’un Napoléon qui retrouvait ce que Joseph (qui venait pourtant de se faire traiter de “con”) appelait “les traces primitives de sa bonté naturelle”. J’ai un faible pour le roi Joseph : pourquoi ne pourrait-on pas croire ce grand frère qui assurait bien plus tard (le 20 février 1834 en écrivant à la reine Hortense) que Napoléon s’était “donné plus de peine pour paraître dur, sévère, que le commun des hommes ne s’en donne pour paraître bon” ?
Je nuancerais tout de même les propos empruntés au brave Pons de l’Hérault et à quelques autres : l’affaire des farines avariées que Napoléon entendait bien faire manger aux ouvriers des mines, ou quelques ordres ubuesques dont le Registre de l’île d’Elbe tenu par Rathery conserve malheureusement la trace montrent que la transformation se fit lentement et restait peut-être superficielle. En donnant plus de temps au temps, comme mon uchronie me le permit, Napoléon aurait pu parachever cette métamorphose méditerranéenne sans subir sa passion dans le si mal nommé océan Pacifique.
Ch.-É. Vial s’appuie sur des sources anglaises moins connues que les journaux et mémoriaux des Français présents : outre le Memorandum toujours cité de lord Ebrington (ci-dessus) il évoque diverses conversations retranscrites directement ou indirectement, notamment dans les papiers dont Walter Scott s’est servi pour son livre de 1827 et qui sont conservés à Edimbourg, dans les notes de l’industriel John Henry Vivian ou du jeune William Crackanthorpe. Ceci renforce l’intérêt de son ouvrage, avec des traits que d’autres témoins ne mentionnent pas, comme son mépris pour les Allemands qui l’ont rejeté ou pour les “abbés turcs, de la prêtraille” du Caire.
La fin du chapitre s’appuie sur le texte de l’ancien préfet et Conseiller d’État Fleury de Chaboulon narrant (au style indirect et en le prêtant, sans doute par précaution politique, à un confident imaginaire) l’entrevue qu’il prétend décisive de février 1815 entre lui-même, émissaire de Maret, et un Napoléon dont aucun historien n’est d’avis qu’il n’avait pas alors déjà muri sa décision depuis un certain temps.
Le principal intérêt d’un texte qui ne serait sans cela qu’une demi-affabulation tient à ce que, imprimé à Londres et Hambourg en 1819, il soit arrivé jusqu’à Longwood où Napoléon, quoi que déjà très affaibli, l’a annoté rageusement, souvent de façon méprisante pour un homme qui n’était pourtant pas une nullité mais qui s’était peut-être un peu poussé du col. Le livre ainsi griffonné fut donné au mamelouk Ali et par celui-ci à la ville de Sens. Edité dès 1901, on le trouve assez facilement.
Ch.-É. Vial note que Napoléon critique, sans doute à juste titre, le style grandiloquent du texte, c’est à dire des propos que Fleury de Chaboulon lui prête.
Il est vrai qu’on lit, sous la plume rageuse, les mots “absurdité”, “blasphème” et “rodomontade”. Dans une sorte de mise en abîme, Ch.-É. Vial y voit un avertissement adressé par l’Empereur à ses futurs historiens, pour les inciter à la vigilance et à l’esprit critique devant les mots qu’on lui attribuait ou ceux qu’on lui attribuerait.
Il oppose enfin, avec ce texte palimpseste, le “Napoléon de 1815” et le “Napoléon de 1821”. Je dirais pour moi que ce texte annoté juxtapose un Napoléon de février 1815 (tel qu’il apparaît chez Fleury de Chaboulon, sans garantie d’authenticité) et un Napoléon de 1821, exténué et désormais dépourvu de toute illusion sur son sort – un Napoléon dont les paroles suivantes seront celles du testament – en enjambant le Napoléon de juillet 1815 à novembre 1816 tel qu’il se sculptait lui-même pour la postérité, non sans subir ensuite plusieurs couches de patines apposées par Las Cases.
Finalement, le livre de Charles-Éloi Vial nous fait bien entendre Napoléon verbatim. Seulement, comme son visage, sa parole n’a cessé d’évoluer.
Je n’ai pas encore achevé la lecture de son excellent Un âge amer, au sujet duquel j’ai déjà publié ici quelques échos.
C’est au général Le Marois, enfermé dans Magdeburg en juillet 1813 et assiégé par des forces supérieures, qu’il a écrit : « Ce n’est pas possible, m’écrivez-vous ; cela n’est pas français ». Et Le Marois a tenu, jusqu’après l’abdication. Il n’est cependant pas “impossible” qu’il ait vraiment prononcé ces mots célèbres, car cela traîne dans le Mémorial (en novembre 1815 ; c’est dans l’édition de 1823) comme dans les Mémoires de Fouché (qui d’ailleurs se l’attribue plutôt à lui-même, éd. 1824) et dans ceux de Caulaincourt (en 1837) comme une expression dont il usait. Après d’autres (comme le maréchal de Bouffers) d’ailleurs !
On songe ici au mot que Bourrienne s’attribue au 19 brumaire : “Sortez, général vous ne savez plus ce que vous dites”. Mot évidemment démenti – par Boulay de la Meurthe – dans l’ouvrage collectif Bourrienne et ses erreurs (Paris ,1830) mais qui semble avoir un fond de vraisemblance.
Celui-ci ajoute cruellement un jugement que CH.-É. Vial aurait pu citer : “Il sait tout, excepté se modérer . Il se sert de mots impropres et quelquefois malpropres, quand il jure, par exemple”.
On y revient toujours… comme le chantèrent Fernandel ou Mireille Mathieu !






