Réflexions sur un âge amer
au-delà de l'histoire de la Révolution et de l'Empire
Le livre de Charles-Eloi Vial1 étudie l’attitude des acteurs et témoins de la Révolution et de l’Empire, déchus ou exilés durant la Restauration, quand ils se retrouvèrent placés face à l’écriture de leur histoire. Pour le public érudit, l’auteur a emprunté son titre au célèbre vicomte perché au bord de la tombe, mais il s’agit bien de la version publiée d’une thèse2 dont il ne saurait être question de rendre compte intégralement.
Mes propres explorations (limitées et ciblées sur des acteurs ou témoins mineurs de l’épisode elbois de 1815) m’avaient conforté dans le sentiment d’une immense amertume. Je remarquai d’ailleurs, avant d’avoir le livre en main, un détail sans grande importance mais significatif : le choix du tableau d’Orchardson, trop tardif (1892) et sur lequel, surtout, l’homme qui tient la plume ne fait justement pas appel à ses souvenirs mais écrit sous la dictée de celui qui a fait l’histoire et la fait toujours. Un contresens ici, mais qui rappelle en creux que personne n’a peint les témoins âgés penchés sur leur écritoire, et surtout pas les témoins dits “mineurs”.
J’ai donc eu envie d’explorer cela et ne l’ai pas regretté car la délicate démarche de l’historiographe et l’amertume des acteurs historiques exilés par le temps ont tous deux quelque chose d’universel et de passionnant. La lecture de Vial nous éloigne du cliché ressassé, revanchard et tellement simpliste de Brasillach selon lequel l’histoire serait écrite par les vainqueurs.
L’introduction est à elle-seule une œuvre utile à lire pour tous ceux qui, fort loin de la Révolution ou de l’Empire, travaillent sur “la mémoire” : celle de leurs anciens récemment disparus, celle de leurs parents, la leur même et ceci dans une quête parfois brouillonne de récits “vécus” – fût-ce par des témoins lointains, des voisins et des domestiques – de reliques peu fiables, parfois plus que douteuses, toujours difficiles à dater pour étayer tel ou tel souvenir évanescent ou encore de méditations dans des lieux (re)visités avec ou sans guide roublards3.
Il est bien difficile de mener une analyse en n’ayant récolté que des anecdotes.
Quant il s’agit de soi-même (pour les acteurs majeurs) mais aussi de sa propre génération, tandis que le passé-présent bascule dans le passé-définitif, sans que ses témoins soient toujours capables de prendre le recul de l’historien, et qu’apparaissent les premiers récits proprement historiques qui sont fatalement l’œuvre de plus jeunes, on publie à l’aide de souvenirs usés des mémoires pro domo et des réfutations acides de tout ce qui pourrait froisser la tenue impeccable avec laquelle on entendait entrer dans l’Histoire. Tout cela entre en résonance ou en conflit, suscite des phénomènes de concurrence des souvenirs et la crainte des camps “vaincus” et de leurs héros vieillis d’être sortis du récit, oubliés.
Certes les historiens ont du recul, de la méthode, une documentation plus vaste qu’aucun des témoins. Mais cela ne leur donne pas accès au cœur et à l’âme des personnages historiques. Le baron Fain – bien avant d’être secrétaire de Napoléon et mémorialiste – avait cité dans un article de journal une observation du cardinal de Retz : “Ils ne sont pas même entrés dans l’antichambre, et ils se piquent de ne rien ignorer de ce qui s’est passé dans le cabinet !” Il la reprit trente ans plus tard dans ses Mémoires4.
Point n’est besoin d’appartenir à la génération sans pareille qui a pris la Bastille et vu briller le soleil d’Austerlitz pour se retrouver au soir de sa vie face à ses historiens, c’est à dire forcément aussi face à une vison de sa jeunesse “qui ne correspond que rarement à ce [qu’on a] eu l’impression de vivre”.
D’autant que les générations se suivent sans se ressembler, mais surtout sans avoir toutes des événements de la même intensité à narrer puis à remâcher. On sent bien aujourd’hui combien les récits touchant au Général de Gaulle sont réécrits, ré-enchantés a posteriori, par le sentiment d’une “profonde médiocrité”5 ultérieure.
La thèse de Vial, immédiatement impressionnante par son apparat de notes en bas de page présentant l’étendue de ses lectures, sera donc une mine de références bibliographiques pour réfléchir à bien des aspects de la construction de la mémoire, aux précautions indispensables dans le recueil et le traitement des témoignages oraux, à l’instabilité propre au genre des “Mémoires”, au véritable marché littéraire qui marque l’édition touchant à “la mémoire”, au poids du romancier mais aussi de la plume ou du faussaire (Balzac s’inscrivant ici dans les trois colonnes).
Les “Mémoires” dont parle Vial sont pour citer les mots qu’il emprunte à Damien Zanone6 des “pis-aller, moyen terme” surtout bons pour sortir de l’embarras où l’on plonge fatalement entre la nécessité d’écrire l’histoire contemporaine du fait d’une véritable urgence médiatique et la difficulté dont le constat est chaque fois renouvelé.
L’histoire napoléonienne des années 1820, après tant de ruptures brutales et parfois sans exemple (les Cent-Jours7) en offre non seulement une foisonnante illustration mais donne aussi l’exemple d’une histoire qui s’écrit comme un procès. Dans ses Mémoires le baron Fain le dit à sa façon : “ les procès de l’histoire sont comme tous les autres : ils s’instruisent par les témoins”.
Cette conception de l’Histoire comme un procès, typique de ce qu’il en était sous la Restauration puis maintenue par Michelet contre ceux qui la voyaient comme une enquête, n’est pas sans écho aujourd’hui où, de déconstructions en révisions, les personnages historiques se retrouvent incertains de leur place, entre la barre des témoins et le banc des accusés, et leurs historiens avec eux8.
Songeant à tant de diatribes qui tiennent lieu de débat, je trouve éclairante la phrase de Charles de Rémusat9 : “… s’indigner du crime, compatir au malheur, cela peut suffire pour faire un narrateur éloquent, non un historien complet”. Elle décrit bien certaines tirades de gens qui confondent la tribune de l’Assemblée nationale ou un simple plateau de télévision avec une chaire universitaire…
Songeant à la tentation autoritaire du pouvoir sur la recherche, je trouve affreuse la phrase du royaliste Journal des Débats jugeant en 1825 que “c’est presque absoudre les grands coupables que de chercher à les expliquer”. Un Premier ministre (petitement) diplômé en Histoire nous a sorti le même genre de sentence il y a dix ans à peine.
Vial rappelle une chose qui me parait essentielle, à savoir que “ les vocations d’historiens ne naissent pas par hasard”, chose que l’on pourra méditer aujourd’hui où, sur les réseaux sociaux, chacun manie des arguments historiques pompés dans une doxa sommaire. Félicitant Pierre-Louis Roederer10 pour son ouvrage sur Louis XII et François Ier en 1825 le général Foy lui écrivait : “vous avez étudié à fond les anciens rois et vous avez vu de près les rois contemporains. Qui mieux que vous mettra chacun à sa place?11” Au passage, on est frappé de l’érudition historique de nombreux collaborateurs de Napoléon, comme on l’est du nombre de grands et authentiques savants parmi ses serviteurs ; deux différences criantes avec notre temps.
Ils furent pourtant nombreux, parvenus dans l’âge amer (qui fut en outre pour certains le temps douloureux de l’exil) à choisir de garder le silence : Carnot, La Revellière-Lépeaux, Cambon, Siéyès (“notre œuvre est assez grande pour se passer de nos commentaires” dit celui qu’un témoin de sa vie à Bruxelles décrivait comme “vieux et maladif”) ou – choix intermédiaire – de garder leurs manuscrits chez eux, alimentant près de deux siècles de “découvertes” pour les historiens. Talleyrand, Caulaincourt et Cambacérès eux-mêmes ne furent publiés (du moins in extenso) qu’à la fin du siècle, Fain au début du siècle suivant12.
Il y entrait de la prudence ou de la pudeur, le sentiment aussi (finement décrit par Paul Ricoeur13) de ne pas avoir, ou de ne pas avoir encore, un lectorat capable de comprendre les événements prodigieux qu’ils avaient à rapporter ou qu’ils tentaient d’analyser.
Il faut le noter, ce ne fut pas le propre du camp des vaincus : Metternich ou Wellington, pour diverses raisons, écrivirent mais gardèrent de leur vivants leurs écrits sous le boisseau.
L’âge amer l’est donc pour tous ceux qui ont peu ou prou le même âge. Faut-il rappeler que Napoléon était né la même année que trois de ses maréchaux, que son vainqueur Wellington et même que son geôlier Hudson Lowe, et que les années amères de cette génération furent des années exaltantes pour les génies du romantisme ?
L’âge amer enfin est celui des destructions non seulement d’archives anciennes mais aussi de manuscrits postérieurs, contenant de précieuses réflexions sur les événements passés. L’effet de ces destructions, dûment documentées ou seulement suspectées, s’ajoute des années après les événements au vandalisme des vainqueurs, à la prudence des girouettes (Talleyrand a fait détruire bien des papiers) ou à la peur des vaincus. Sauf miracle (la copie manuscrite d’un document de plusieurs centaines de pages était une précaution plus improbable qu’un doublon informatique parfois involontaire) ce qui est perdu, comme certains papiers de Fouché, l’est pour toujours.
De quoi rendre amers, aussi, les historiens.
Charles-Éloi VIAL, Un âge amer. Les témoins de la Révolution et de l’Empire face à l’écriture de leur histoire. Paris : École des Chartes-Perrin, 2025.
La Chasse aux manuscrits. Révolution et Empire au miroir des sources,Mémoire d’habilitation à diriger des recherches, en Sorbonne 2021
Vial cite ainsi p.39 Louis Simond qui en 1817 rapportait que le guide de Fontainebleau vendait “au poids de l’or” de soi-disant “plumes de l’abdication” (Louis SIMOND, Voyage en Suisse, Paris 1824). La vente, selon le Journal des Débats se poursuivait en 1822.
On songe aux célèbres tapis de selle du général Custer dont les Indiens, dans un album de Lucky Luke, vendent tout un stock. Lire dans cette veine l’article “Totem et Mabul” de Mathieu Potte-Bonneville dans le numéro de 1998 1/6 de la revue Vacarmes (en ligne sur Cairn).
A Tanger, moyennant une prime confortable on pouvait louer la chambre de William Burrought ou de Paul Bowles à l’hôtel Al-Minza. Même celle de Tintin à l’Hotel Cornavin de Genève fait l’objet d’une demande soutenue !
Bien plus sérieusement il faut absolument avoir lu La chambre noire de Longwood de Jean-Paul Kauffmann chez La Table Ronde, 1997.
Rédigés vers 1829, ces Mémoires qui sont d’un grand intérêt ne furent publiés, fait curieux, qu’en 1908, par son arrière-petit-fils. La citation du cardinal de Retz est en page 281 de cette édition. Cité en p.95 par Vial , qui a par ailleurs publié une utile version des Mémoires de Fain chez Perrin en 2020.
Le mot, cité par Vial p.58 n.182 se trouve dans le Journal d’Anselme de Barante et visait en 1825 le dauphin, duc d’Angoulême, soit dit sans volonté d’offenser François de Coustin qui lui a consacré en 2017 une biographie de grande qualité !
Damien Zanone “Temps des historiens, temps de mémorialistes” dans la Revue d’Histoire du XIXe siècle n°25, 2002.
J’ai placé en exergue de Hisor.IA les mots d’Alexandre Dumas : « Chacun connaît ce retour de l’île d’Elbe, retour étrange, miraculeux, qui, sans exemple dans le passé, restera probablement sans imitation dans l’avenir. »
Je songe ici à l’affaire Pétré-Grenouilleau.
Citation complète et intéressante par Vial p. 90, extraite de Charles de Rémusat, Fragments pour servir à l’Histoire de la Révolution; Paris: Michel évy, 1860, p.276.
Pierre-Louis Roederer fut l’un des rares confidents du Premier Consul, et moins longtemps qu’il ne l’aurait souhaité. L’ouvrage de Thierry LENTZ, Avec Napoléon paru chez Perrin en février 2025 est une lecture très enrichissante de pages choisies parmi l’impressionnante production de cet esprit fin et pénétrant.
Correspondance conservée aux AN et citée par Vial en page 99 et n. 72.
Des manuscrits inconnus passent encore en vente publique comme celui de Maret tout récemment.
Paul RICŒUR, La mémoire, l’histoire l’oubli, Paris : le Seuil, 2014, p. 208, cité par Vial dans sa page 103.






