IArchitecture pour tous ?
Leçons d'une polémique : l'IA au secours de nos contradictions
Un “château” du 19ème siècle, en réalité une maison de maître jusque-là inconnue et délabrée depuis des années, le château de Tournepuis à Guînes dans le Pas-de-Calais a provoqué une petite tempête sur les réseaux sociaux. Sa réhabilitation par l'agence "Palabres" (si bien nommée) a pourtant eu, selon moi, le double et salutaire mérite de provoquer le rire et la réflexion, cette dernière assistée au besoin par l’IA.
Pour ceux qui n’ont pas suivi l’histoire :
Il était une fois une grosse maison construite entre 1850 et1870, comme il en exista tant quand les nouveaux maîtres de la France du 19ème siècle entendirent concilier tout le confort moderne avec le prestige que conférait la détention d’un château vaguement Louis XIII, laissant souvent s’effondrer le vrai château du village, celui qui bien que chargé d’histoire avait été déserté à la fin de l’Ancien Régime et parfois même avant parce qu’il fallait y faire sa toilette à l’ancienne.
Bien des villages ont ainsi deux châteaux, l’ancien et le nouveau, aux destins différents.
À Guînes, trois générations avaient exploité un domaine d’une soixantaine d’hectares vendus à la Révolution à quelqu’un qui fut ensuite maire du village. Rien de plus classique. Finalement son petit fils, joliment prénommé Narcisse, y fit construire en 1848 le château objet de l’actuelle polémique, après avoir racheté le terrain de l’ancienne usine de construction des rails de chemins de fer, ouverte en 1845, mais qui avait connue une existence éphémère.
Vous avez sûrement le même dans un rayon de 10 kilomètres autour de chez vous à la campagne. Renseignez-vous : il a grosso modo la même histoire. Trois nouvelles générations se succédèrent, continuant une activité agricole avant que les derniers héritiers décident de revendre la demeure en 1949. Le mode de vie qui accompagnait de tels lieux avait disparu. Tous les reliefs du passé des bourgeois cossus ne peuvent se convertir en usine à séminaires d’entreprises ou à mariages. Le castel de Narcisse, privé de sa fonction sociale, s'était lentement dégradé au fil des années, comme cela était arrivé aux demeures nobles de jadis. On en retrouve autant que l’on veut sur les sites d’urbex.
Une contradiction au cœur du “drame”
En 2018, l’association le Chênelet en devint propriétaire, pour y créer un lieu d’expérimentation sociale. Le patrimoine serait préservé et “en même temps” les logements seraient dotés de tous les mérites : sociaux, écologiques, chantiers d’insertion. N’en jetez plus : deux coquetteries (deux narcissismes !) dans un double contexte d’obsession patrimoniale et d’insuffisance de la production immobilière.
Deux ans plus tard, le projet était encore au stade des études, se heurtant à la complexité (imprévue?) d’une bâtisse en très mauvais état. Finalement après cinq ans de travaux le château est devenu un “logement social écologique” qui compte neuf logements (six T3 et trois studios) et accueille sept familles habitantes de Guînes. Le tout pour 2,85 millions contre 1,6 initialement prévu. Ceux qui dénoncent le résultat ne peuvent même pas parler d’ouvrage au rabais.
Plus de deux ans après l’inauguration, quelques photographies devenues virales et l’envie de parler d’autre chose que du Moyen-Orient ou de l’Ukraine ont soudain provoqué une tempête sur les réseaux.
Une grêle de mots
Habilement photographiée, sous le soleil froid du Pas-de-Calais et avec un peu de givre au sol, la chose ne passe pas si mal. De face, c’est plus brutal. Après, comme on dit, c’est affaire de goût.
Significativement, et comme dans de nombreuses autres polémiques, c’est l’argument esthétique (la dénonciation de la laideur de cette horreur signe du saccage de notre patrimoine par des bobos hors-sol et des vandales) qui a été le plus souvent brandi, tant sur les réseaux de boomers comme Facebook, que sur X ou même sur LinkedIn (billet particulièrement virulent). Cette approche esthétique a néanmoins été servie de manière raisonnable et argumentée par la chaîne Youtube Trésors d’Europe.
Le camp du progrès n’est pas non plus avare de rhétorique, mais la sienne se déploie davantage hors de l’indécidable champ esthétique : non seulement Guînes “a su se montrer novateur pour préserver son patrimoine” (argument esthétique) mais surtout (argument écologique imparable) “la réhabilitation apporte une consonance sociale et écologique” d’autant que (argument social) “ce patrimoine bourgeois deviendra collectif avec des logements sains, adaptés à toutes et tous, et écologiques”.
Et si l’on refusait de se payer de mots ?
Même avec des kilos de paroles, même avec des millions d’euros il est difficile de transformer une bonbonnière bourgeoise en résidence sociale. Le seul fait d’y songer paraît déjà une erreur. Bien sûr, avec un peu d’application on peut servir la soupe avec un chausse-pied, mais cela n’a pas été conçu pour cela. L’IA, dont on va évoquer le rôle ici, permet cependant de tenter ce genre d’expérience à moindre coût.
Une part du coût (que les uns dénoncent) doit être considérée comme le prix à payer pour ne pas avoir construit de manière fonctionnelle ce que l’on souhaitait et ne pas avoir rasé la ruine si aucun bourgeois n’en voulait plus, même à 1 euro.
Était-ce justifié ? Aux habitants de le dire, car cette affaire est essentiellement locale.
Est-ce qu’au moins pour ce prix le patrimoine culturel du village est d’une façon ou d’une autre préservé ? Selon moi, l’opération a plutôt accentué ce qui n’allait pas dans le monument. D’un pavillon aux façades sans originalité particulière ni finesse exceptionnelle dans les détails, elle a fait un gros cube, la figure la plus dénuée de proportions qui soit, à la limite de l’affront à Pythagore ou du cauchemar dystopique qu’imaginait le film de ce nom en 1997 et que présentait bien sa bande annonce.
Significativement d’ailleurs, le cube en bois semble occupé à dévorer la partie ancienne bien plus qu’à la mettre en valeur, voire simplement à la conserver.
Bien sûr une surface sous un toit en pente est un crève-cœur financier (loi Carrez) mais la manie des toits plats, injustifiable dans le Nord est ici particulièrement nocive. L’adjonction de deux ailes de plus petit volume, avec un léger retrait et en jouant sur des revêtements en métal plus appropriés que le bois à l’histoire locale n’aurait peut être pas moins bouleversé l’aspect général du bâtiment mais en aurait préservé le coeur (si c’était cela le but, sinon autant le détruire) et je me demande si elle n’aurait pas suscité moins de hargne.
L’IA au secours de nos contradictions ?
Ce qui m’a passionné, dans cette affaire, c’est que justement, le bidouillage avec une IA plutôt simple d’emploi, bidouillage auquel je viens de me livrer, bien des gens l’ont aussi commis précisément sur cette polémique. On a ainsi vu le palais de Fontainebleau ou la cathédrale de Chartres rhabillés à la mode Palabres, avec un effet comique certain et des commentaires ironiques.
Or dans le même temps prospérait sur les mêmes réseaux une autre polémique, sottement lancée par M. Mélenchon avec sa tirade sur l’art gothique qui devrait tout à la science et à l’art arabo-musulman. Une mauvaise digestion des mauvais livres (copieusement étrillés par tous les spécialistes) de Diana Darke, ou plus vraisemblablement une simple audition de sa video tendant à démontrer “comment l’architecture islamique a façonné l’Europe”.
C’est typiquement le genre de théorie qui1 pourrait être appuyée par une production massive d’images traficotées. Or si j’ai lu et entendu un volume considérable de mots, je n’ai pas vu d’images, ni pour soutenir, ni pour moquer la thèse énoncée par M. Mélenchon.
Autant l’avouer : j’ai moi-même essayé de faire le malin, avec la même IA que pour Tournepuits : il est clair qu’elle rame, tant sur Notre-Dame que sur les finesses de l’art islamique et qu’elle est beaucoup moins à l’aise que pour rajouter des cubes en bois.
Finalement, ce que l’on peut reprocher à la restauration du castel nordique c’est le sentiment que n’importe qui pourrait en faire autant avec l’aide de l’IA.
Parce que c’est carré, l’IA fait cela avec une facilité déconcertante et des résultats assez crédibles. On peut ainsi rendre la Maison Carrée de Nîmes encore plus carrée, avec une option sobre (ou déconstruite) et une option légèrement “gallo-romaine” pour ne pas être accusé de vandalisme.
Que nous dit cette facilité de l’IA à faire ce qu’a proposé l’agence Palabres ?
Je ne dis pas que le cabinet d’architectes ait fait, pour tout ou partie, usage d’une IA quelle qu’elle soit. Je ne dis pas le contraire non plus. Je souligne juste la facilité qu’ont les IA de produire des choses pareilles, au service de mèmes ironiques ou de réels projets pour un client.
Cela ne dit pas seulement qu’elle nous imite et moins encore que nous l’imitons.
On pourrait se rassurer, se dire que, comme avec le Chien (excellent livre de Mark Alizart) nous avons “co-évolué”. Mais comme Anne Alombert l’écrit dans De la bêtise artificielle, “si la génération automatique de textes ou d’images peut fonctionner, c’est grâce aux quantités massives de données sur lesquelles les algorithmes sont entraînés”.
L’architecte pourra donc se servir de l’IA parce qu’elle dessine à peu près comme lui. Mais qu’en sera-t-il dans quelques années ? Des études2 suggèrent qu’il pourrait un jour dessiner beaucoup moins bien. De toute façon les pratiques artistiques se verront réduites à des commandes linguistiques, ce que la réhabilitation de Tournepuits (avec ou sans IA) laisse transparaître : elle répond trop bien à ce que l’on sait ou que l’on devine du “cahier des charges”. Or ledit cahier des charges peut désormais être directement prompté à la machine même par quelqu’un qui ne saurait pas tenir un crayon.
Comme déjà évoqué avec Pierre Cassou-Noguès dans un billet précédent, Anarchives et architraces, les IA ont un impact évident (irréversible?) sur nos formes même de vie, sur nos usages et sur toutes les situations qu’induisent leurs images inauthentiques, mot visant à sortir de l’opposition entre l’authentique et le fabriqué, les images vraies et les images montées ou photoshopées.
Et pourquoi ne serions-nous pas déjà dans quelques Matrix où des machines qui ont pris le contrôle de nos cervelles au prétexte de nous aider nous feraient voir en coloré et en pimpant ce qui n’est plus que ruines ?
Pour être sûr et certain qu’il existait un château à Tournepuits et qu’il a bel (?) et bien été réhabilité, il faut avoir accès à la presse régionale. À ce jour en effet, sa seule image sur X n’en donnerait plus la preuve incontestable.
Tout en incorporant des exemples évidemment authentiques et des faits souvent largement connus, quoique présentés comme des secrets qui feraient trembler l’élite.
N.S. Baron ou N. Kosmyna cités par Anne Alombert dans De la bêtise artificielle en page 57.











