Le retour d'un roi
Un schéma historique offrant des occasions de rêverie uchronique
En abordant la bio de Mohammed V, dernier sultan et premier roi du Maroc que Benjamin Badier a tirée de sa thèse, je m’engageais dans la révision d’une page d’histoire qui ne fut pas sans rapport avec celle de ma propre famille.
“Les Français du Maroc ne sont pas des étrangers comme les autres, ils sont des étrangers avec quelque chose de plus. Ils sont là depuis quarante ans et ont contribué à l’édification du Maroc. […] Les Français peuvent considérer le Maroc comme leur deuxième patrie1”
Ma grand-mère s’était installée au Maroc au début du règne du dernier Sultan, elle y vécut six décennies et elle y repose. Si les mots du souverain semblaient faits pour elle, je ne me suis jamais senti moi-même tout à fait un “étranger comme les autres” ni indifférent envers un pays où ma mère a vécu 19 ans, ma femme 10 et auquel tant de souvenirs de vacances nous relient, mes frères et moi.
Parmi ces souvenirs il y avait le portrait de feu Mohammed V dans le magasin (et celui de son fils partout) mais aussi la célébration annuelle de cette “Révolution du Roi et du Peuple” que Badier déconstruit quelque peu.
Je n’avais pas songé à ce qui m’a progressivement crevé l’œil : Mohammed ben Youssef comme Napoléon Bonaparte avaient été déposés, exilés et ils étaient revenus sur leur trône.
C’est tout ? Simple marotte personnelle d’un uchroniste2 à l’affût d’un nouveau scénario ? Ou début d’une inquiétante obsession ?
Il ne saurait être question de comparer les deux souverains, ni leurs premiers “règnes” : un quinzaine d’années qui ont ébloui ou épouvanté l’Europe d’un côté, un quart de siècle de louvoiements sous une contrainte coloniale sournoise pour l’autre.
En revanche si, passant le stade de leur effondrement soudain, on commence les scénarios au 4 mai 1815 au matin (installation à Porto-Ferrajo) et au 20 août 1953 au soir (arrivée en Corse), alors d’étonnantes similitudes se font vite jour.
Même cycle de dépression, d’acceptation apparente (vivre “en juge de paix” pour l’un, en gentleman farmer pour l’autre) puis de souci très concret de leur installation aux Mulini ou au Mouflon d’or de Zonza, enfin de procédure pour récupérer leurs biens saisis.
Même situation politique à bien des égards, avec un rival installé sur leur trône par les étrangers, même trahison des malins ou des matamores (Talleyrand et Ney, le Kettani et le Glaoui) et même stupéfaction de l’opinion nationale.
Mêmes et maigres atouts : le “coup de vieux” du trône (occupé par le gros Louis XVIII3 ou le chétif Mohammed ben Arafa) est tel que cela annihile la propagande visant à faire des déchus un ogre corse ou un sultan débauché ; l’instabilité de la situation postérieure à leur départ qui, progressivement pourrait les remettre dans le jeu ; soutiens discrets mais actionnables chez les autres Puissances concernées, mais soutien surtout d’une partie importante du peuple (et dans les deux cas, plutôt du petit peuple que des élites) et donc mêmes trafics de tracts, d’images et de petits objets séditieux, mêmes provocations, mêmes rumeurs.
On annonçait le retour de Napoléon avant même qu’il n’ait eu lieu. Un chapeau4 semblable au sien suscitait des émeutes. Quant au Sultan, certains auraient vu son visage apparaître sur la face de la Lune. Ou du moins on le répète…
Plus sérieusement, plus gravement : mêmes complots, mêmes émeutes.
Et c’est là peut-être que les choses commencent à diverger : Napoléon craignait que le duc d’Orleans, Davout, Drouet d’Erlon, qu’importe, ne vienne rafler la mise. Cette crainte est généralement peu soulignée ; c’est pourtant un effarant aveu de faiblesse.
Autre divergence : la déportation au loin. Sainte-Hélène fut évoquée bien avant Waterloo, dès le Congrès de Vienne. Le dérisoire “souverain” de l’île d’Elbe affectait certes un grand détachement en l’apprenant et annonçait qu’il pouvait résister deux ans sur son rocher, mais il n’envisageait pas de se laisser faire. Ce que le Sultan (qui ne dispose pas d’une forteresse et d’une petite armée) fut bien forcé de supporter quand au bout de cinq mois on le déporta de Corse vers Madagascar, avec plus ou moins l’idée de l’emmener jusqu’à Tahiti.
Quand Napoléon déclarait « Je peux me défendre ici pendant deux ans, et dans ce temps il se passera bien des choses » il avouait deux chose : qu’il n’imaginait pas ce qui se passerait pendant deux années où il ferait autre chose que de se battre et qu’il envisageait bien la forme de scandale que constituerait la tentative de l’agresser sur son île en violation du Traité de Fontainebleau mais pas celle qui résulterait d’un séjour à Sainte-Hélène qui, sans Waterloo, serait juridiquement plus difficile à justifier. Après tout, si – comme il ne cessait de le dire – les Français souhaitaient son retour, l’éloignement n’était pas forcément le facteur critique.
Au total, il est revenu sans avoir été rappelé (sinon dans ses rêves) et – du moins jusqu’à Grenoble et selon ses propres mots – comme un “aventurier”. Certes il arriva aux Tuileries porté par la foule, ou par une foule mais d’autres Parisiens manifestaient contre lui à quelques centaines de mètres, côté Louvre. Et lui-même sentit bien qu’il allait devoir en faire moins (“les Bourbons m’ont gâché la France”).
Tout différent fut le retour du sultan. Un peu miraculeux5 : il n’avait pas fait grand chose, sinon bénéficier du pourrissement du régime fantoche, de ce type d’actions que l’on désigne toujours comme “terroristes” et au total d’une position que les Français avaient consolidée en croyant l’affaiblir.
Mais il revint en roi, et – en confisquant pour partie la lutte de libération nationale au profit de ce que Benjamin Badier désigne comme un “roman royal” – il allait gouverner de plus en plus fermement l’État et transformer au profit de ses successeurs la monarchie marocaine.
(J’ai découpé la séquence mais elle vaut d’être vue en entier car ce qui vient avant et ce qui vient après est tellement “français” et colonialiste que cela en est drôle! A noter cependant que les chiffres des manifestants évoqués par Pathé sont plutôt revus à la baisse par Benjamin Badier)
À ce stade l’historien ne manquera évidemment pas de faire surgir mille différences objectives dans les situations et les pesanteurs historiques de ces deux épisodes6.
Il en est une, par ailleurs, qui tient à la différence radicale des tempéraments, des cultures, des psychologies des deux souverains. Disons d’un mot que s’il est trop facile de se prendre pour Napoléon, c’est à dire de croire entrer dans sa prodigieuse intelligence et de se croire capable de sa non moins prodigieuse activité, il m’a paru presqu’impossible, à moi, de pénétrer dans l’âme de Sidi Mohammed ben Youssef.
Le lecteur de Benjamin Badier pourra (sans doute selon ses biais propres) percevoir le Sultan comme “un séducteur né, dialecticien, fourbe et retors7” ou comme un être au corps fragile et au courage passif, “naviguant à vue8” et qui a simplement eu de la chance.
Je dois dire qu’il m’est arrivé d’apercevoir derrière cela, au contraire, un redoutable guerrier d’usure, un roi qui – choisi à l’origine au sein de sa famille comme sultan purement protocolaire parce qu’il paraissait insignifiant – a intimement intégré la pratique de la guerre du faible au fort, ce qu’un Napoléon n’imaginait guère, même après la guerilla que lui avaient livrée les Espagnols.
Le romancier peut pourtant se saisir des réflexions qu’inspire à l’historien cette biographie remarquable, pour suggérer un nouveau scénario uchronique impérial.
Dans le récit que j’ai publié l’an passé, Napoléon restait à l’île d’Elbe après avoir donné un efficace coup de pied dans la fourmilière et poursuivait son combat, strictement politique, depuis son rocher toscan. L’efficacité de son geste avait été telle qu’il reprenait progressivement l’avantage.
On peut aussi imaginer qu’il se se soit laissé arrêter à Porto-Ferrajo comme on l’envisageait durant le Congrès de Vienne.
Jusqu’à son débarquement du 1er mars à Golfe Juan, les Puissances Alliées n’avaient trouvé aucun prétexte9 et ne pouvaient donc (non sans raison) invoquer que le besoin de l’éloigner de l’Europe pour leur tranquillité. On l’aurait mis, par exemple, aux Açores tout en laissant planer l’idée de Sainte-Hélène. C’est le sort infligé au sultan en 1953 : il déplait, on l’éloigne (de plus en plus) mais en violant les Traités (de Fontainebleau comme de Fez) et sans aucun cadre de droit. Or la victime peut céder sur tout sauf sur son droit.
L’injustice de la situation aurait été telle qu’elle aurait remué l’opinion et que, comme plus tard le Sultan, l’Empereur aurait, sans mot dire, fait figure de symbole et de catalyseur de toutes les colères, de toutes les révoltes, de toutes les oppressions. Un an ou deux plus tard, “on” (des Français? les Alliés eux-mêmes?) serait peut-être revenu le chercher, comme on vint chercher le sultan. Pour avoir la paix, en somme !
Scénario dont l’action se déplace, se décentre puisque ce que fait le prisonnier n’a plus guère d’importance et se complexifie car ce sont les foules qui agissent. Mais scénario qui conduit peut-être au règne (paisible, espérons-le) de quelque Napoléon VI ou VII en cette année 2025.
Sur ce coup-là, cependant, vous n’aurez qu’une couverture ! À vous de rêver…
Les mots sont du roi en décembre 1956. Voir note 10 page 333.
Jacques FAVIER, Aigle, crocodile & faucon; Napoléon à l’île d’Elbe 1814-1827. Paris: Michel de Maule, 2024.
Louis XVIII est lui-même un champion du “retour”, d’Hartwell House en 1815, de Gand en 1815. Jamais sans les baïonnettes étrangères et jamais avec le panache (blanc d’Henri IV) que sa propagande suggérait.
La “toque de feutre qui le rend si reconnaissable” n’est abordée par son biographe que fort tardivement. Les sultans avant lui et les rois après lui n’ont pas porté ce feutre gris, qui ne me semble pas tout à fait sans rapport avec l’autre feutre, noir, qui a tant icônisé Napoléon.
Benjamin Badier souligne à maintes occasions le faible espoir (pour ne pas dire plus) qui animait encore le sultan exilé entre août 1953 et l’automne 1955.
Je cite cependant le gentil petit mot de l’auteur du livre à mon intention, dans un post ce jour sur X : “Merci pour cette lecture ! La comparaison est intéressante, elle pose la question de la construction du charisme politique à l'époque contemporaine (voir David Bell, Men on Horses/Le culte des chefs) et la valeur de l'exil politique”.
Les mots sont du général Juin, Résident général, dans un raport au ministre en septembre 1947.
L’expression est de l’auteur de la biographie.
Tout change au retour de l’île d’Elbe et la déclaration des Alliés (qui fait bon marché de leurs propres violations du Traité de Fontainebleau) est fort explicite : « Les Puissances déclarent que Napoléon s’est placé hors des relations civiles et sociales, et que, comme ennemi et perturbateur du repos du monde, il s’est livré à la vindicte publique. »






