Le Coran de Napoléon
Un exemplaire introuvable
Quand fut annoncée, pour le 30 avril 2025, la publication de l’ouvrage collectif Le Coran européen1 deux choses me frappèrent immédiatement.
La première fut, bien sûr, hélas, l’âpreté de la polémique, largement propulsée par Mme Bergeaud-Blackler avant même que quiconque ait pu lire une ligne de l’ouvrage, du moins en français2. Si rien n’indique dans son parcours d’anthropologue une particulière connaissance en matière d’études coraniques, tout suggère dans son activité une forte dimension militante, proche de ce que l’on a encore le droit de nommer l’extrême-droite. Autant dire que ses protestations outrées furent largement relayées sans examen critique. Les Frères apparaissent pourtant comme une cible douteuse et fantasmée. Quant aux cris effarouchés parce que le programme de recherche EuQu était financé sur fonds publics (on nous a seulement épargné Nicolas qui paye) ils étaient assez risibles de la part d’une dame elle-même entretenue par le CNRS.
La seconde chose qui me m’étonna fut sa couverture3. Ce n’est pas forcément, disons-le tout de suite, ce que l’ouvrage offre de plus heureux. Elle met en scène Napoléon, alors même qu’il n’apparaît que pour un paragraphe, à la page 143 sur 166 du livre et sous un jour qui ne justifie guère sa mise en valeur. Son affichage relève d’un procédé dont je soupçonne certains éditeurs d’user principalement parce que aimé ou détesté, l’Empereur aide à vendre4.
Outre que les nombreuses éditions du Coran réalisées en Europe depuis le Moyen-Âge et dont on trouve la mention dans le corps du livre auraient fourni d’heureuses idées d’illustration de couverture (on les trouve à l’intérieur) il me vint à l’esprit qu’à défaut de celui de Savary que lisait Napoléon (à gauche) j’aurais pour ma part retenu les éditions “européennes” et pourquoi pas celles que je possède et qui m’ont aidé jadis dans mes études.
(NB : je possède aussi de nombreux Tao Te King, ne me traitez pas de frère!)
L’éditeur a préféré mettre en valeur un artiste égyptien évoluant en Californie entre la pop culture et le street art, ce me qui paraît en l’occurrence un peu décalé.
Né en 1990 à Alexandrie, Marwan Shahin a donné à l’Empereur une face blafarde moins copiée de David qu’inspirée des immenses tôles qu’il a pu voir dans son enfance, trônant à chaque croisement d’avenues pour transformer l’insipide Moubarak en icône nationale. Son Napoléon tient de la main gauche un Coran relié en skivertex tandis que la droite, canoniquement glissée dans son gilet, ne doit pas lui être d’un grand secours pour tourner les pages du Livre. La plaque de la Légion d’honneur brochant par-dessus le revers du costume de grenadier achève de donner un aspect naïf à la composition.
“Pauvre Napoléon”, me dis-je, avant de réaliser que la couverture de l’édition anglaise mettait à l’honneur un Goethe du même artiste, ce qui a tout prendre est plus sensé et colle mieux au contenu du livre, fort intéressant par ailleurs et dont je vois mal quelle page pourrait être considérée comme de nature à satisfaire les Frères.
Ceci dit, voici qui donne une occasion de revisiter les relations de Napoléon et de l’Islam puis de dézoomerà partir de ce à quoi on les restreint souvent, à savoir l’épisode égyptien.
Un mahometan de circonstance
Celui-ci, dont le ridicule ne fut pas toujours absent (comme les officiers entourant Bonaparte en ont témoigné) est, en même temps, euphémisé par les napoléoniens, les érudits comme les politiques. Ce serait une sorte de péché de jeunesse mâtiné d’opportunisme.
Des confidences faites à Sainte-Hélène par l’intéressé me paraissent avoir également tendu à euphémiser cet aspect de la période égyptienne au sujet de laquelle John Tolan a fait un point intéressant.
L’épisode elbois offre d’autres perspectives, tant pour l’historien que pour l’uchroniste qui sommeille en moi.
La présence de Napoléon en mer Méditerranée et son implantation incongrue sur une île toscane après une défaite peu imaginable pour le petit peuple barbaresque ont fourni l’occasion d’étranges rencontres, dont témoignent amplement le récit fait par Pons de l’Hérault, directeur des mines de l’île et témoin prolixe, mais aussi les rapports des espions et officiels anglais.
Les Barbaresques avaient été évoqués dès l’article 5 du traité de Fontainebleau : « Toutes les Puissances s’engagent à employer leurs bons offices auprès des États barbaresques pour faire respecter le pavillon de l’île d’Elbe et à cet effet les relations avec ces États seront assimilées à celles de la France ». Napoléon usa d’ailleurs initialement de ce prétexte : « Je n’ai pas désiré un royaume. Je ne veux d’autre puissance que celle qui doit assurer la personne contre les États barbaresques et contre les pirates. Si j’ai cette assurance, je vivrai là en juge de paix ».
Mais en réalité, les pirates des Régences d’Alger et de Tunis qui semaient la terreur sur l’île d’Elbe et dans le canal de Piombino comme sur toutes les côtes environnantes (provençale, ligurienne, toscane, romaine) se montrèrent assez vite neutres, voire intéressés ou amicaux, avec le nouveau souverain de l’île d’Elbe, comme si les menaces proférées par le Premier consul en 1801 et 1802 n’avaient laissé que peu de souvenir. Il est vrai que ces menaces visaient jadis les deys et les beys, alors que ceux qui fréquentaient les ports de son île en 1814 étaient des reis (des capitaines) dont sur place on ne savait pas même pas s’ils étaient plutôt soldats ou plutôt commerçants.
Aux Tuileries aussi, on ne savait que croire. Le 9 août 1814, selon un rapport de « l’agent 50 » cité par le ministre de la police Beugnot dans son rapport à Louis XVIII « il a paru devant Porto-Ferrajo huit bâtiments turcs ; ils y sont restés une heure et ont remis à la voile » . Beugnot notait en marge « c’est sans doute ce qui a donné lieu au faux bruit d’une attaque par les barbaresques ». Mais le 9 septembre (selon un autre rapport de Beugnot) « le brick de Bonaparte avait été attaqué par deux pirates algériens qui avaient disparu, après l’échange de quelques boulets » alors qu’en réalité, ce jour-là, Napoléon avait fait armer l’Inconstant pour donner la chasse à un pirate.
Le 16 , alors même qu’il vient d’apprendre qu’un « gros barbaresque s’est présenté à Pianosa et qu’on a tiré quelques coups de canons » et bien que le bruit circule que « le dey [d’Alger] a donné l’ordre à ses croiseurs de saisir la personne du souverain de cette île si une occasion favorable se présente », Napoléon apparait au colonel Campbell très peu préoccupé.
Officiellement il se dit « persuadé que les Algériens ne me veulent que du bien, comme tous les sujets du sultan, qui me considèrent comme l’ennemi de la Russie et le destructeur de Moscou ». En réalité, il flaire la possibilité d’accords commerciaux. Le 24 octobre, un petit bateau tunisien jette l’ancre dans la baie de Porto-Ferrajo et salue de 25 coups de canon. Campbell s’agite, rédige un paranoïaque Memorandum d’informations à obtenir le plus tôt possible car il soupçonne que ce bateau tunisien sert d’intermédiaire entre l’Empereur et le continent. Il n’obtient aucun éclaircissement.
Quelques jours plus tard la même embarcation revient et jette l’ancre à Porto Longone. Pons raconte que son reis demande « si le Dieu de la terre était encore là ». Il prie qu’on lui vende une bannière elboise, la paye « sans marchander », la fait hisser sur son bâtiment et « salue de trois salves de toute son artillerie ».
Napoléon, « charmé des merveilles mahométanes dont il est l’objet » se renseigne : « le bâtiment barbaresque n’était pas un bâtiment militaire, c’était un armement particulier de la Régence de Tunis ». Il ordonne à Pons d’aller interroger le reis. « Au moment de me séparer de lui, je lui demandais [écrit Pons] s’il continuerait à être de nos amis, et, en joignant parallèlement les deux doigts index, il m’adressa vivement ces mots qui résonnèrent ainsi à mon oreille ‘‘ Schim, Schim » Ce que personne n’avait su traduire mais qui laissa penser qu’on était amis5.
Un paragraphe des Mémoires de Pons résume ce qui pourrait être le point de départ d’une uchronie.
« Ce qui surtout promettait une grande prospérité à ce petit pays, ce fut l’affection protectrice que les Barbaresques prirent pour le pavillon de l’île. Non seulement ils le respectaient, mais, toutes les fois qu’ils le rencontraient, c’étaient de nouvelles protestations de bonne amitié. Tous les spéculateurs accoururent de tous les ports de l’Italie pour jouir du privilège de cette bannière, préférée même au drapeau anglais. On refusa d’accorder des pancartes, à moins qu’on ne fût établi dans l’île, et déjà, de toutes les places de commerce d’Italie, grand nombre de capitalistes envoyaient établir des comptoirs à l’île d’Elbe quand l’Empereur en partit. Les bâtiments de l’île étaient tous occupés, de sorte qu’on fut obligé d’en construire et d’en acheter. Le commerce de Gênes avec les diverses îles de l’archipel ou de l’Adriatique, celui de Naples, préféraient le pavillon de l’île d’Elbe à tout autre, comme étant le plus sûr. Si cela eût duré plusieurs années, l’île d’Elbe fût arrivé au plus haut degré de prospérité ».
Tout cela, dira-t-on ne dépassait pas le commerce. Pas sûr.
Dans sa villa de San Martino, Napoléon s’offrit un décor “oriental “ ou plus exactement égyptien et nilotique. Quant à sa maigre bibliothèque insulaire, qui ne recelait pas de Coran (on sait qu’il en emportait un en voyage avec une Bible) elle contenait néanmoins les 7 volumes déjà publiés de la Description de l’Égypte (pas la chose la plus commode à emporter avec soi) mais aussi un récit de Voyage dans l'Arabie Heureuse et la Collection portative de voyages orientaux par l'Angles, en 3 volumes in-8.
Pas de quoi en faire un mystique, assez cependant pour l’imaginer rêvant (de nouveau) d’Orient, à la façon d’un lecteur de Volney. Mais la lecture de ses Mémoires, rédigés à Sainte-Hélène sans documentation particulière, prouve (outre la profondeur de ses souvenirs) un intérêt réel pour le Coran et l’Islam et un niveau d’information dépassant celui de l’honnête homme du temps, avant que Goethe puis les romantiques (Hugo, Pouchkine, Rilke…) ne lancent cette fascination européenne pour le Coran qu’évoque justement l’étude du Coran européen.
Yusuf
On ne connaît pas d’exemplaire du Coran conservé et ayant passé entre les mains de Napoléon. Tout au plus les collections de Sa Gracieuse Majesté revendiquent-elles un burnous lui ayant appartenu, ce qui est un peu douteux.
Je me suis amusé à lui imaginer un fils adoptif musulman. Et ce n’est pas absurde !
L’un des « sujets » elbois de Napoléon, converti à l’Islam, est devenu célèbre. Né sans doute vers 1808, le jeune Giuseppe est le plus jeune des enfants du procureur impérial Vincenzo Vantini6 que Napoléon trouve sur l’île en arrivant. L’aîné, Zenon, a été page d’Elisa quand elle régnait de l’autre côté de la mer. Sa sœur, Enrichetta, est belle est vertueuse : le général Drouot la demande trop vite en mariage mais sa mère refuse : sur l’île on se marie entre soi !
Ladite mère meurt en septembre 1814. Pauline, quelque peu en mal d’enfant depuis dix ans que son fils unique Dermide est mort, adopte l’enfant, le bourre de sucreries et décide de financer ses études en Toscane. Mais à peine l’enfant embarqué, surgit un pirate tunisien qui l’enlève en pleine mer, pratiquement sous les yeux de Pauline. Vendu nu à Tunis, Giuseppe échappe de peu au triste destin d’eunuque. Sauvé par le médecin français du Bey, il est orienté vers la carrière plus noble de mamelouk, qui implique une éducation aussi raffinée que celle qu’il aurait peut-être reçue en Toscane, mais aussi la conversion à l’Islam. Désormais et pour toujours, il s’appelle Yusuf, même lorsque en 1830 et grâce au consul de Lesseps il rejoint l’armée française et participe avec les spahis à la conquête de l’Algérie.
Un rêve d’abeilles
Si la première uchronie écrite au sujet de Napoléon7 l’imaginait en destructeur du “mahométisme” ce qui est bien peu crédible, j’aime plutôt rêver au destin de Yusuf si Napoléon avait choisi de rester sur l’île d’Elbe comme le brave Drouot, par raison et par amour (et moi par passion romanesque) avons tenté en vain de le lui conseiller.
L’Empereur veut la paix avec les Barbaresques mais il ne peut accepter l’enlèvement de l’un de ses « sujets », surtout si Pauline en fait une crise de nerf. Depuis longtemps d’ailleurs l’Empereur, qui avait du côté d’Haïti une fort vilaine tâche en matière d’esclavage, faisait racheter des esclaves chez les Barbaresques. Le tableau ci-dessus, récemment passé en vente, rappelle un épisode de cette politique en 1806.
Mahmoud Bey, de son côté, veut commercer dans le port neutre de Porto-Ferrajo et doubler les Algérois sur ce coup, mais ne peut accepter qu’un musulman apostasie.
La solution ? Yusuf revient sur l’île, membre à part entière de la « famille impériale » – car Napoléon a un peu forcé le trait – mais il conserve sa religion et, aux frais de l’Empereur, il continue de l’étudier. Je suppose ici quelques arrières pensées chez les protagonistes : dans quelques années, ce petit mamelouk sera un utile trait d’union.
Parmi les talents que le jeune Yusuf développe, avec l’équitation et le maniement des armes, il y a la poésie arabe et la calligraphie. On lui doit un joli exemplaire du Coran, qu’il offre à “son père Napoléon”. Il en a particulièrement orné la seizième sourate, les abeilles, ce qui lui a offert l’occasion d’expliquer les sens si nombreux que la tradition coranique leur attribue. Napoléon a écouté cela avec un léger sourire : ce n’est pas si loin de ce qu’il avait en tête en 1804. Les abeilles n’ornent-elles toujours pas le drapeau qu’il a donné à l’île d’Elbe en 1814 ?
Fin du rêve : ce Coran de Napoléon n’a jamais existé.
Mais le Musée des Spahis de Senlis conserve celui qu’une princesse offrit en 1866 à Yusuf, devenu général français et Grand’Croix de la Légion d’Honneur.
Sous la direction de Naima Afif, Jan Loop et John Tolan publié chez Hermann . Sa publication a été conçue en parallèle avec une série d’expositions au Weltmuseum de Vienne, à la Bibliothèque nationale de Tunisie, à la Bibliothèque municipale de Nantes et à l’Hospital Real de Granada. Il est le fruit d’une collaboration avec le programme de recherche « The European Qur n. Islamic Scripture in European Culture and Religion 1150-1850 » (EuQu), financé par le Conseil européen de la recherche (ERC).
Exactement comme pour L’empire des livres de Louis Sarkozy ! Il est étonnant de voir combien les couvertures des livres semblent peu retenir l’attention, alors même qu’elles en sont le seul élément que l’on peut commenter avant d’avoir lu un ouvrage, chose dont par ailleurs bien peu de gens se privent.
Ainsi du remarquable L’homme qui se prenait pour Napoléon de Laure Murat, où l’empereur ne déborde pas de son chapitre dans une chronologie qui embrasse plus d’un siècle. l’édition originale (2011) montre un discret pantin de Napoléon (marionnette de la Malmaison) tandis que la réédition Folio enfonce le clou avec un détournement assez comique d’une litho du Mémorial illustré par Bombled sur laquelle Napoléon semble couché sur le divan du psy alors que la légende était “Las Cases regarde Napoléon dormir”.
Je me suis longuement demandé ce qu’il fallait entendre par là. Et je suis bien le seul, les petits détails laissant assez froids les grands historiens. Pourrait-il s’agir du mot hashim désignant étymologiquement le « compagnon », celui avec qui on a partagé le pain ?
Sa page Wikipedia en fait un enfant sans père avoué tout en citant des sources qui lui donnent son nom… Louise Laflandre-Linden (Napoléon et l’île d’Elbe, Castel, 1989) et d’autres à sa suite, ainsi que plusieurs généalogies en ligne en font le fils du procureur puis maire Vantini. Lire aussi ceci.
Louis-Napoléon Geoffroy-Château en 1836 (nombreuses rééditions)








