La République (dé)couronnée ?
Un rapport depuis longtemps ambigu en France.
Le vol des “ bijoux de la Couronne ” a occasionné de nombreux commentaires, très souvent excessifs dans un sens ou dans l’autre, tantôt pour en faire le signal (un de plus) de notre pénible décadence, tantôt pour minimiser l’intérêt de ces objets et railler la “ panique bourgeoise “ qui aurait régné durant deux jours au moins sur les plateaux.
La position whataboutiste a été exprimée sans beaucoup de grâce par Le Monde qui, sous la plume assez peu qualifiée de son rédacteur-en-chef Michel Guerrin, écrivit que « les bijoux volés au Louvre, qui ne valent que pour leurs métaux précieux, sont surtout des objets désuets et encombrants ». Que ne les avait-on donc mis sur le trottoir ?
Ce journal sera pourtant le premier, s’agissant de la restitution aux peuples colonisés d’objets appartenant à leur histoire davantage qu’à la nôtre, à insister (à juste titre) sur le cas spécifique des regalia sans lesquelles l’âme et la dignité des nations spoliées restent mutilées, compromettant leur avenir lui-même1.
Mais, dans ce qu’il est tentant de désigner comme le camp d’en face, une musique non moins absurde se fit clairement entendre : ces pierres (rarement extraites du sous-sol français, convenons-en) étaient une part non de notre patrimoine, mais de notre immuable essence nationale, quand bien même elles avaient eu une longue histoire d’acquisitions, de mises en gage (même le célèbre Régent), de vols, de redécouvertes, de migrations d’un bijou à l’autre.
Les saphirs de Marie-Amélie (souveraine peu connue des Français) avaient été ceux de la reine Hortense (guère plus connue) et les diamants d’Eugénie avaient appartenu à Mazarin ; peu de pièces étaient restées sagement au Louvre depuis les vols et pillages de la Révolution et les absurdes ventes organisées par la IIIème République elle-même en 1887.
Aujourd’hui il n’y a aucune équivoque : les bijoux de nos anciens souverains sont à la Nation – qu’on les ait précieusement conservés ou laborieusement rachetés. Ils représentent une valeur monétaire, ils attirent visiteurs et touristes, ils témoignent du savoir faire des joailliers de jadis.
Mais les regalia ?
La couronne (celle d’Eugénie en l’occurrence) n’aurait pas, semble-t-il, seulement chuté de la tête de telle ou telle figure royale un peu oubliée, mais de celle d’un personnage fantasmatique, qui serait tantôt la France, tantôt son fameux roi absent et toujours regretté, thème incontournable tant en librairie2 que dans la parlote éditoriale3.
Notez d’ailleurs l’étonnante expression “bijoux de la Couronne” – étrange autant parce qu’il n’y a plus de Couronne chez nous que parce qu’à bien y regarder la couronne ne peut stricto sensu être un bijou de la Couronne. Ceci me rappelle l’une des remarques les plus fines de la série The Crown.
De sorte que ce qui manque, ce sont moins les couronnes volées (il y en eut déjà plusieurs jadis) mais les têtes pour les porter, comme à Londres par exemple.
Dans la plupart des pays républicains, les vieilles couronnes qui n’ont pas été démontées, détruites et vendues en petit morceaux, sont exposées comme des objets refroidis, tandis que dans bien des monarchies constitutionnelles une couronne sans histoire reste posée sur son coussin ou n’existe plus qu’à l’état d’ornement sur les documents officiels. Le cas de la France4 est particulier. Pourquoi ?
Le scénario napoléonien : une couronne très vite ramassée, renouvelée et transformée.
Le scénario d’une restauration “à l’anglaise” – sur le modèle de celle de Charles II Stuart en 1660 – était présent dans les esprits dès le Directoire, alors que le régime s’enfonçait dans les difficultés et le discrédit. Le comte de Provence l’avait bien en tête en écrivant à Bonaparte en 1800, et celui-ci aussi, mais pour dire non.
Or les choses ne se sont pas passées comme cela et il n’y eut jamais de restauration, même sous le régime auquel on conféra ce nom, ce que Chateaubriand savait bien5 : il y eut une transmutation de la couronne.
Ancêtre dépourvu de sang royal de tous nos dirigeants qui se prennent pour des rois, Bonaparte développa deux discours différents et quelque peu contradictoires pour expliquer le chemin qui aboutit au geste spectaculaire et transgressif autant qu’inaugural du 2 décembre 1804.
La couronne ramassée dans le ruisseau.
Dans le film de Ridley Scott (la séquence est lourde à souhait) il déclare après s’être couronné : « J’ai trouvé la couronne de France dans le caniveau… Je l’ai ramassée avec la pointe de mon épée, je l’ai nettoyée… et je l’ai placée sur mon propre tête ». La vraie phrase serait plutôt « Je n’ai point usurpé de couronne, je l’ai relevée dans le ruisseau [le peuple l’a mise sur ma tête : qu’on respecte ses actes !]6 ». C’est du moins celle qu’on lit dans le Mémorial (septembre 1815) où elle est citée de mémoire, puisqu’elle aurait en fait été prononcée lors d’une séance au Conseil d’Etat… donc probablement une dizaine d’années plus tôt, juste après la proclamation de l’Empire. Dans les mêmes pages il semble bien qu’il ait aussi noté, finement, qu’il n’avait pas – lui– “combattu son souverain” comme Hugues Capet, ni établi comme les Hanovre les droits de sa famille dans le sang des partisans de la race précédente.
La couronne dans le caniveau c’est en gros la situation de détresse nationale où certains attendent le fameux homme fort qui viendra ramasser ce qui est à terre et restaurer l’ordre dont la France a besoin. À cet égard, notez que l’on s’est bien gardé de diffuser la photographie de la couronne d’Eugénie brisée au sol. Trop risqué ? Les plaisantins ont dû se contenter, sur les réseaux sociaux, d’images générées par des IA dans le style Game of Thrones7.
Dans le cas de Bonaparte, ce “moment” a été bien illustré par Maurice Réalier-Dumas, en 1888 (l’année, coïncidence amusante, qui suivit la catastrophique vente des bijoux de la Couronne).
« Je n’ai pas succédé à Louis XVI mais à Charlemagne »
Le second discours, tenu par Napoléon mais cette-fois ci le jour même et en s’adressant au pape, est autrement métaphysique. Et ce ne sont pas là des mots en l’air : il venait bien de faire le voyage à Aix-la-Chapelle et allait se faire couronner une seconde fois à Milan quelques mois plus tard. Il ne se projetait pas sur le pré-carré des capétiens mais débordait les frontières, comme la République avait largement commencé de le faire, ce que les détracteurs de l’Empereur préfèrent toujours oublier.
Cette idée est illustrée, dix ans après la toile précédente, par Henri Motte. Elle l’est au prix d’un accommodement significatif, puisque c’est le général révolutionnaire et non l’Empereur qui contemple la couronne du Saint-Empire posée sur le trône dont il a déjà gravi plusieurs marches.
Et eux, et nous ?
Quand, coulés dans un avatar de la Constitution de l’an VIII bien plus que dans les Lois fondamentales du royaume de France, nos dirigeants caressent en rêve la couronne, c’est toujours – en début de mandat – pour laisser entendre qu’elle gisait à terre où l’avaient laissé choir leurs prédécesseurs. Après le Général de 1958, MM. Sarkozy et Macron ont abusé à l’extrême du procédé.
Le temps passant et le déploiement de leur énergie initialement supposée sans limite se heurtant aux contraintes du réel, ils aspirent lentement à une royauté vague et fantasmée car impossible, un peu à la façon du vieux De Gaulle baladant le comte de Paris8, quand ils ne vont pas, comme Mitterrand, arpenter les travées de Saint-Denis en méditant sur des lieux communs pour vieux Messieurs.
Aucun n’ose rêver à l’Empire, c’est à dire à Charlemagne. Trop grand pour eux et difficilement compatible avec ce qu’est réellement l’Europe.
Ce sont là des rêveries qui (sinon dans quelques groupes royalistes fonctionnant en vase clos et noyés dans des débats dynastiques devenus incompréhensibles) laissent, je crois, parfaitement indifférents les gouvernés, même ceux qui ont le goût du passé, même ceux qui regardent Stéphane Bern, même ceux qui aiment le spectacle du Puy du Fou.
Les sentiments des Français envers une forme d’exercice du pouvoir ou un apparat trop visiblement monarchique (sentiments mesurés par des sondages mais surtout par les slogans, les caricatures ou les traits d’humour) sont désespérément prosaïques, ce que De Gaulle savait bien. Les diners de gala à Versailles les exaspèrent. Les rois les plus souvent évoqués ne sont pas les plus respectés. Goguenards, les Français représentaient Giscard en Louis XV couvert de diamants ; furieux ils ne comparent Macron qu’à Louis XVI, pour planter sur les carrefours des reproductions de guillotines qui donnent la nausée aux beautiful people des plateaux télévisés9.
La couronne d’Eugénie ramassée sur le trottoir la semaine où un ancien président tâtait de la prison (moins durement que Louis XVI) annonce-t-elle une nouvelle étape de la désacralisation du pouvoir ?
Ou bien, avec une portée plus restreinte, la perte honteuse des bijoux dont on vient de nous détrousser sanctionne-t-elle l’échec d’une illusion de “renaissance”, celle qui fait croire qu’avec des discours et de l’agitation on va fonder un royaume, bref la fin des ambitions d’un Téméraire de pacotille ?
Il s’agit d’une vieille revendication et d’un serpent de mer muséographique. Lire l’entretien avec Lionel Zinsou dans le Monde en 2017 et de nombreux autres articles sur ce thème.
Le livre de Baptiste Roger-Lacan. Le roi. Une autre histoire de la droite 2025 déconstruit opportunément ce mythe et en présente la fabrication.
On vit un jour un commentateur aussi sage que Benjamin Morel attribuer à M. Macron “une face Elizabeth II”: c’était le 2 janvier 2022, dans la Matinale de CNews, ici à 1:13:30.
Dans une configuration différente, il y aurait peut-être aussi à dire de l’Autriche qui, en cas de besoin, aurait une tête clairement identifiée pour porter la couronne. Derrière les conventions touristiques, le ton employé par les guides à la Hofburg semble toujours suggérer que l’empereur pourrait surgir de la pièce voisine.
D’où, sans doute, l’ironie amère de Chateaubriand notant au sujet du sacre de Charles X que ce n’était plus un sacre mais la représentation d’un sacre.
Les mots entre crochets sont un ajout de Las Cas dans la seconde édition.
Il y a un détail amusant à ce sujet : la scène fameuse et métaphorique où la couronne tombe, dans l’épisode 8 de House Of The Dragon, semble avoir été un accident de tournage : la couronne est tombée de la tête de Paddy Considine, qui incarnait le roi Viserys Targaryen, et Matt Smith (Daemon Targaryen) l’a ramassée. Le tournage n’a pas été arrêté.
Un article récent de Frédéric de Natal, derrière son sentimentalisme royaliste, me parait faire un point honnête (donc non tranché !) sur l’insoluble question des intentions du Général.
Notez qu’avec le mouvement No Kings une frange de l’Amérique fait savoir que les grossiers fantasmes royaux de M. Trump ne la font pas rêver non plus.








