L'incertain Napoléon des objets
Les risques du positivisme de l'objet historique et du fétichisme de la trace matérielle
Alors que bien des gens se saisissent de la première “preuve” qu’ils glanent pour réécrire l’histoire au prisme de leurs passions, plus d’un historien a déjà critiqué le « néo-positivisme » instituant la lecture littérale des documents en principe absolu de vérité, négligeant les procédures d’analyse critique et contribuant à un véritable fétichisme des sources, des archives, voire du premier objet épigraphique venu.
J’ai songé à cela l’autre jour en pratiquant l’un de mes loisirs préférés : la brocante. Dans une série dépareillée d’assiettes de la célèbre Faïence de Creil-Montereau je suis tombé en arrêt sur ces deux spécimens, dont je fis illico l’acquisition.
Pourtant, rien dans la Translation à Courbevoie du cercueil de l’Empereur, ni dans la Remise de l’épée sur le cercueil n’avait de rapport direct avec l’épisode elbois qui structure un peu mon petit musée. Ce qui m’a tiré l’œil était un détail plutôt amusant : encore que les divers épisodes du Retour des Cendres soient ici numérotés (de 1 à 12) ce qui n’est pas le cas dans toutes les séries de la même manufacture sur le même sujet, l’épisode à Courbevoie (le n°5) était clairement daté du 16 décembre, soit du lendemain de la cérémonie dont la date figurait bien sur l’assiette n°12.
Vérification faite, d’autres spécimens, comme ci-dessous (numérotés ou non, colorisés ou non) portent la bonne date.
Ces assiettes sont connues, elles ont fait l’objet d’expositions1. Je ne sais si la petite faute affectant l’exemplaire que j’ai acquis est rare, et même si elle a été repérée.
Simple curiosité ?
Cette bévue du faïencier (pourtant médaillé d’or aux Expositions des produits de l’industrie française en 1834 et 1839 !) m’a évoqué d’autres petits faits de nature à inciter au doute face à l’évidence documentaire et ceci pour le coup au sujet de la “scène finale”, celle de l’assiette n°12.
La journée du 15 décembre 1840 possède une riche iconographie, avec des commandes officielles, comme les sept scènes en extérieur peintes par Guiaud ou gravées par Ferogio, dont celle de Courbevoie qui servit de modèle à l’assiette n°5. Il y eut aussi de nombreuses déclinaisons ou représentations populaires d’un événement qui avait si durablement marqué les esprits. En revanche, ce qui se passa dans la cathédrale Saint-Louis, loin du regard (et à la grande fureur) du peuple fut moins souvent représenté. Je ne sais pas attribuer de modèle précis à la petite scène de l’assiette n°12.
J’ai repris mes classiques pour préciser un point : si Louis-Philippe remet l’épée de Napoléon à Bertrand, qui la lui avait remise à lui ?
Et c’est là que cela devient amusant.
À Sainte-Hélène, Napoléon avait légué ses armes les plus précieuses à son fils, en confiant à Bertrand le soin de les lui transmettre. Ce qui fut rendu impossible par la méchanceté des Autrichiens puis par la mort du jeune prince. Bertrand les garda prudemment, malgré les réclamations exprimées par l’ancien roi Joseph et le futur empereur Napoléon III. En 1840, le deal avec le régime de Juillet semblait clair : la France honorerait Napoléon mais ignorerait sa famille et les armes de l’Empereur reviendraient à la France.
Louis-Philippe chargea ses anciens compagnons de faire pression sur Bertrand, qui fut long à convaincre. Le 16 mai, il partit enfin les récupérer à Châteauroux, mais écrivit qu’il ne les retrouvait pas, différant la cérémonie prévue, les retrouva finalement quand on vint le chercher et partit pour Paris avec 3 caisses, fort agité, pour les apporter au roi le 4 juin, avec un noble discours : “ Je viens déposer entre les mains de Votre Majesté ces armes glorieuses que depuis si longtemps j’étais réduit à dérober au jour, et que j’espère placer bientôt sur le cercueil du grand capitaine”.
A charge donc pour le roi, au grand jour du 15 décembre, de confier au donateur l’office prestigieux consistant à déposer l’épée sur le cercueil. Aucun doute : ce fut bien l’épée d’Austerlitz qui fut placée sur le cercueil et c’est avalisé par les Archives de France (qui conserve les papiers de Bertrand) comme par le Musée de l’Armée qui conserve celle que Napoléon appelait “mon épée”.
Mais pour ce qui est des autres armes, celles qui étaient dans les 3 caisses ?
Les deux (ou trois) sabres d’Aboukir
Selon les récits et leur date, la nature exacte des armes varient. Louis-Philippe avait réclamé le “sabre d’Aboukir”. Or… il y en avait déjà deux, l’Empereur lui-même ayant créé la confusion à Sainte-Hélène, en désignant dans son testament comme “sabre d’Aboukir” celui dit de Sobieski et en oubliant qu’il avait donné le vrai à Bertrand à Fontainebleau en 1814.
Du sabre d’Aboukir, Bertrand était donc propriétaire et non dépositaire. Il n’entendait le laisser ni au roi ni à ses propres héritiers. Il serait allé en chercher un ad-hoc au mobilier national, l’aurait fait graver et redorer, puis l’aurait remis en grande cérémonie en lieu et place de l’authentique à Louis-Philippe, qui se laissa gruger. « Contrairement à Napoléon, il n’est pas spécialement un homme de guerre, de terrain. Pour lui, une arme dorée lui suffit », pour citer Claire Pierrot, un temps conservatrice du musée de Châteauroux.
Le 7 juillet, avant de s’embarquer “Bertrand avait écrit au maire de Châteauroux pour faire don à sa ville de certains souvenirs, en particulier du sabre d’Aboukir” selon l’historien Georges Poisson2 .
L’arme factice était entrée dans les collections nationales sous le nom de « sabre d’Aboukir ». C’est seulement au 20e que l’on découvrit la supercherie, quand les experts du Musée de l’armée, faisant des recherches, se rendirent compte que la description historique de la chose ne correspondait pas à ce qu’ils voyaient de leurs yeux. Le Musée, qui n’en est pas à un faux près3 conserve aujourd’hui deux sabres4 ayant plus ou moins appartenu à Napoléon, sans cartel pour rappeler la méprise.
Les deux cercueils
L’ultime cercueil, qu’évidemment plus personne ne voit aux Invalides depuis qu’en avril 1861 on l’a inséré dans l’imposant monument de quartzite rouge, avait été réalisé par un ébéniste nommé Louis-Édouard Lemarchand, représentant d’une autre dynastie, puisque son père avait déjà travaillé pour Napoléon, vivant.
L’atelier, établi rue des Tournelles, reçut la visite de Victor Hugo qui vivait à 3 minutes à pied de-là et qui en parla. La mode des objets impériaux battait son plein. Avec les chutes, l’ébénistes fabriqua des modèles réduit que l’on trouve dans des musées.
Il en créa peut-être un autre modèle, à l’échelle celui-ci. Pour qui, on l’ignore. Mais cela montre combien les frontières du vrai et du faux sont incertaines, même en ce qui concerne les objets, surtout quand la foi s’en mêle. Or tout ce qui touche à Napoléon est sacré sans même avoir besoin d’être vrai5.
Certains ne vont-ils pas s’incliner devant la pierre tombale de Sainte-Hélène, sous laquelle il n’y a plus rien et qui n’est même pas la “vraie”, puisque celle que fit placer Hudson Lowe est depuis 1840 dans un petit coin de jardin, aux Invalides ?
Acheté par le “prince” Anatole Demidoff lorsqu’il voulut, en 1852, meubler la villa de Napoléon à San Martino, le second cercueil de Napoléon se trouve toujours sur l’île d’Elbe, aussi beau que celui que l’on ne voit pas et aussi vrai que le vrai. Il reçoit d’ailleurs des honneurs tous les 5 mai.
Il n’y manque que le corps de l’Empereur, mais ceci est une autre histoire, que j’ai déjà racontée6.
Notamment une exposition à la Malmaison en 1995 (Au service de l’Épopée : des assiettes pour l’Empereur)
Georges Poisson, L’aventure du retour des cendres, Talandier 2004.
Les “faux” sont toujours de vrais objets, dotés d’une histoire passionnante, voir ici un intéressant exposé sur plusieurs “faux” du premier empire.
En écho à la remarque sarcastique du britannique Thackeray dans The Second Funeral of Napoleon publié en 1841 : “And why not ? Who is God here but Napoleon ?” La cérémonie du 15 décembre fut particulièrement riche en brouillages du vrai, du faux et du sacré. Ainsi dans le cortège, on avait fait défiler un vieux cheval des pompes funèbres sur lequel on avait mis la véritable selle utilisée par Bonaparte à Marengo. Mais dans la foule, bien des “anciens” frémirent, croyant reconnaître l’authentique cheval.
Jacques Favier. Aigle, crocodile & faucon. Napoléon à l’île d’Elbe 1814-1827. Michel de Maule, 2024.







