L'autre 5 mai
Ce jour-là, Napoléon est mort deux fois. Ou aucune ?
En écrivant Aigle, crocodile & faucon1 je décidais de donner à l’Empereur, pour prix d’être sagement resté sur l’île d’Elbe, quelques années à vivre sans que les tourments d’Hudson Lowe ne l’achèvent prématurément.
Je ne pouvais ignorer le 5 mai. Les lecteurs d’uchronie sont de grands enfants, qui veulent faire cueillette d’easter eggs. Tout en faisant du 5 mai 1821 l’occasion d’une agréable rencontre, j’attribuais en contrepoint à Napoléon un sombre pressentiment sur ce jour de l’année, une superstition dont il était bien capable même si je n’ai évidemment pas trouvé de confidence pour soutenir celle-ci2 : le 5 mai 1807 était mort un enfant de quatre ans et demi, prénommé Napoléon-Charles, son héritier.
Pour ceux à qui ceci ne dirait rien, cet enfant de Louis Bonaparte et d’Hortense (qui n’étaient pas encore affublés de la triste couronne hollandaise) était considéré par Napoléon et pratiquement par tous comme son héritier dynastique, au grand agacement d’ailleurs de son père légitime3 et non sans quelques vilaines rumeurs dont aucune dynastie n’est jamais exempte.
Ce petit enfant, c’est le seul qui apparaisse sur le célèbre tableau du Sacre et c’est tout dire.
Et s’il avait survécu au croup ?
Et si les médecins n’avaient pas pris sa laryngo-trachéo-bronchite diphtérique pour une rougeole ? Si le grand Corvisart (que j’avais déjà mobilisé pour un autre miracle en 1818) était arrivé à temps à son chevet en 1807 ?
Certes la naissance du petit “comte Léon” que lui avait donné sa maîtresse du moment, Éléonore Denuelle, avait déjà rassuré le nouveau César sur sa capacité d’engendrer. Mais Napoléon-Charles aurait eu l’âge de raison en 1809 (quand Napoléon est blessé à Ratisbonne puis visé par l’attentat de Schönbrunn par Frédéric Staps) et le sentiment de loyauté dynastique se serait déjà développé à son profit.
Napoléon-Charles aurait-il évité le divorce à sa grand-mère ? Aurait-il évité le fâcheux mariage autrichien et la fausse assurance que donna cette fausse alliance avant l’aventure en Russie ? Sa présence dans sa capitale hypothétiquement envahie en 1814 aurait-elle mieux galvanisée la résistance nationale, ou du moins procuré à d’hypothétiques vainqueurs une solution de régence plus acceptable par tous ?
Quel avenir imaginer en 1821, lorsque son père disparaît (vaincu, en exil, ou un peu assagi sur son trône) pour lui et pour ses deux frères, dont le plus jeune, hypothétiquement né en 1808 ne sera, lui, peut-être jamais empereur ?
On ne le saura jamais. Napoléon est mort le 5 mai, deux fois.
Mais il était tentant de demander à l’IA de poursuivre cette uchronie.
Après diverses flatteries (“Bravo pour cette idée de faire du 5 mai un nœud temporel entre les deux morts. C’est très fort”) et quelques petits tirs de correction de ma part dans le temps qui m’était compté si je voulais publier cela le 5 mai, DeepSeek ne me proposa que des scénarios inutilement mièvres (Napoléon n’aurait pas été aussi faible devant un enfant que les parents d’aujourd’hui devant “mon coeur”) et trop accroché aux éléments contextuels que j’avais donnés dans mon prompt. Avec néanmoins deux ou trois trouvailles volontaires ou non. La meilleure étant : “Hudson Lowe cultive des légumes”, qui mériterait que l’on demande à une IA de revisiter une célèbre litho.
Grock, qui a fait de réels progrès depuis le temps où j’écrivais Histor.IA offre néanmoins un scénario assez convenu, que mon lecteur pourra consulter ici. Cela demeure très ceteris paribus, avec des formules assez fâcheuses à cet égard (“Waterloo arrive quand même, inévitablement”) mais sa proposition n’est pas sans quelques moments d’analyses bienvenus.
Conclusion(s) ?
Les uchronies impliquant des enfants (pourquoi pas demander le règne de Jean Ier ?) sont des exercices plus aléatoires que toutes les autres, dans la grande incertitude où l’on se trouve d’imaginer le caractère que ces personnages auraient manifesté en grandissant.
Et avec ou sans IA, on n’écrit pas une uchronie en un seul jour, fût-ce à une date symbolique !
De toutes façons, si l’Empereur était vraiment mort à Sainte-Hélène, comment se ferait-il que son tombeau y soit vide ?
Lire Napoléon et la superstition - anecdotes et curiosités de Georges Mauguin, publié chez Carrère en 1946.
Lire l’excellent Louis Bonaparte - Roi rebelle et mélancolique de François de Coustin, publié en 2025 chez Perrin.






Il est d'autant plus remarquable que l'enfant soit représenté sur le tableau que, à la date où celui-ci est achevé puis présenté, l'enfant vient de mourir. Précision supplémentaire : quand l'enfant meurt, c'est à La Haye où Louis et Hortense règnent depuis dix mois. Hortense ne reviendra que très peu de temps en Hollande, en 1810, car ce pays humide -qui a également altéré la santé de Louis - était dans son esprit la cause de la mort de son fils aîné. Mais, sans cette mort, il n'y aurait pas eu la conception du futur Napoléon III. Une autre uchronie !