Histor.IA
Comment aucun Chat n'a écrit mon livre
Quelques mois après la publication de mon récit contre-factuel1 dans lequel Napoléon décidait finalement de demeurer à l’île d’Elbe, je publie chez le même éditeur Histor.IA, un livre qui n’en est ni la suite, ni le bilan, ni le making-of mais plutôt une sorte de retour réflexif assisté par IA sur mon expérience d’auteur.
Ce que peuvent ces intelligences
Après la construction du scénario de mon histoire alternative et la publication de celle-ci, agrémentée de dialogues et enrichie de situations romanesques, je me suis interrogé : si prendre une décision et en imaginer les conséquences sont deux tâches essentielles de ce que l’on appelle l’intelligence, quelle aide les désormais fameuses intelligences artificielles (dont je ne savais pas grand-chose) auraient-elles pu m’apporter tant pour bâtir un scénario crédible au point de divergence historique que pour en imaginer une suite agréable à parcourir2 ?
Cela m’a paru d’une toute autre ampleur que de demander à une IA, par exemple, de faire la biographie de Victor Hugo, exemple d’une insondable sottise que Luc Julia, expert (ou en tout cas conférencier prolixe) sur l’IA inflige régulièrement à ses auditoires, comme si les IA avaient pour finalité de gruger des profs de collèges, voire de gagner au Jeu des 1000 euros.
Si tant est qu’il faille faire appel au père Hugo pour souligner les limites des IA, ce ne saurait être qu’en leur demandant de faire des vers, car elles font (comme je l’ai vérifié dans les dernières pages de mon livre) assez spontanément du mauvais Hugo3. Non qu’elle ne sachent pas compter douze pieds ou trouver une rime, mais, à ce jour, elles n’ont pas les ressources imaginatives, la fulgurance dans l’image et le génie dans la comparaison qui firent écrire par ce jeune homme de 29 ans :
Ce siècle avait deux ans4 ! Rome remplaçait Sparte,
Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,
Mon expérience allait confirmer que Napoléon Bonaparte n’était pas moins difficile à cerner ou à imiter pour les IA.
J’ai en essayé quatre (Grok; Mistral, Chat-GPT et DeepSeek) via leurs chatbots. Je les ai interrogées, aidées, forcées à affiner leurs options stratégiques ou leurs propositions narratives, conduites à l’occasion aussi près que possible des contraintes de l’histoire réelle ou des solutions que j’avais imaginées. A ce petit jeu, je me suis demandé qui conduisait la danse et bien sûr quelle était la nature de mon (ou de ma) partenaire.
Autant l’avouer : j’ai d’abord admiré la mobilisation instantanée du vaste savoir qui traîne déjà en ligne : Wikipedia, pour l’appeler par son nom, et quelques grands sites hélas trop souvent anglo-saxons, ce qui suscite quelques biais.
Perplexe devant ces biais, je l’étais plus encore devant les « hallucinations » des IA ; je me suis amusé en voyant certaines répéter non seulement les jugements mais aussi les suppositions erronées des ennemis de Napoléon réunis au Congrès de Vienne.
Les IA se trompent sur les dates (effectivement) mais surtout elles cernent mal Napoléon.
D’abord, comme je viens de le dire, par l’effet de biais dû aux sources utilisées : les données les plus accessibles débitent toutes le topo d’un Napoléon autoritaire, coléreux, conquérant, macho et esclavagiste. Rien de tout cela n’est entièrement faux, mais même mis bout à bout cela ne circonscrit pas le personnage. La lecture des sources (journaux, mémoires et souvenirs des contemporains5) que les IA ne lisent pas6 livre à la fois des anecdotes éclairantes, parfois romanesques et un portrait bien plus complexe du personnage.
La seconde raison — et en choisissant Napoléon comme sujet de mon jeu contre-factuel je ne les aidais évidemment pas — est que, comme stratège, le personnage est imprévisible donc incalculable. Disons que ses raisonnements n’évoluent pas au fil de courbes continues ou dérivables. Ou reprenons les mots de Talleyrand en décembre 1797, décrivant ses « soudaines inspirations qui déconcertent par des ressources inespérées les plus savantes combinaisons de l’ennemi7 ».
La troisième raison est d’ordre logistique.
J’ai été effrayé de la légèreté de ces intelligences hors sol pour tout ce qui touche à la logistique.
Compte tenu de l’importance qu’elles vont prendre dans la gestion de la chose publique, je m’attends à ce que les épisodes tragi-comiques du temps du Covid8 ne deviennent monnaie courante.
La confrontation de certaines de leurs élucubrations de type “Café du Commerce” avec l’action telle que la concevait méticuleusement Napoléon est d’autant plus saisissante que celui-ci, décrit partout à juste titre comme un génie stratégique, était aussi un perfectionniste de la logistique, visitant sans relâche forts et ports, relisant au milieu de la nuit les états de ses troupes, de ses bateaux et de ses fortifications, refaisant les comptes qui lui étaient soumis et s’inquiétant du fourrage autant que de la poudre.
Toutes ces circonstances m’ont fait réfléchir sur le fonctionnement réel et les faiblesses structurelles des IA et sur les illusions voire les fantasmes que de tels échanges peuvent susciter. À l’occasion d’ailleurs je l’ai fait en bénéficiant aussi de leurs propres explications.
Mais j’en ai surtout appris beaucoup sur moi.
Je leur ai soumis mon scénario ; je leur ai fait lire l’un de mes dialogues. Avec plus ou moins de bonne grâce elles ont dû s’avouer incapables de rivaliser. Elles m’ont donné des raisons à cela ; pas toutes cependant. Elles n’ont pas osé m’avouer qu’elles se promenaient fort peu dans la rue, ce qui est pourtant une source infinie d’associations d’idées.
Les IA pensent in the box. Travaillant sur 1815, elles cherchent en 1815. Cherchant un scénario pour Napoléon, elles fouillent ce qui traîne sur Napoléon. Or Napoléon vivait avec Plutarque, se rêvait en Charlemagne ou se comparait au grand Frédéric.
Durant la rédaction de mon livre, j’ai vécu deux petits miracles, que je narre. L’un m’a livré une clé des IA. L’autre m’a ouvert sur ce que ce que je pouvait mobiliser et qu’elles n’avaient pas : la largeur de mes rêveries, les découvertes de mes promenades, la sérendipité d’une bibliothèque mal rangée, et qui vaut largement celle, tant vantée, du Web.
À un moment de “panne” où je cherchais simplement une métaphore convenable, la couverture de l’ouvrage elle-même est née de ce second miracle, par le hasard d’un mince livret mal rangé, mettant par ailleurs un terme à mes tentatives humoristiques de donner un emballage sinon une forme à mes pensées.
Mon livre est finalement un plaidoyer pour l’historien, celui dont le métier est d’entrer lui-même dans les bibliothèques, les musées et les archives, où l’on se noircit les doigts et où l’on se crève les yeux, mais où se produisent découvertes, miracles ou scandales.
Je préfère le mot contrefactuel qui s’applique plutôt à l’histoire, au mot uchronique qui suggère plutôt une dimension romanesque.
Je me félicite d’avoir agi dans cet ordre. Mon livre évoque celui de mon jeune camarade Raphaël DOAN qui, lui, avait choisi de co-construire avec une IA (Chat-GPT dans sa version alors la plus puissante) son ouvrage Si Rome n’avait pas chuté, publié chez Passés Composés en 2023.
Pardon pour ce jugement subjectif. Disons que les IA semblent enclines à produire ce que Théodore de Banville, dans son Manifeste du Symbolisme, critiquait chez les imitateurs post-romantiques de Hugo : copier servilement ses formes, ses combinaisons et ses coupes. Au minimum faudrait-il entraîner l’IA après lui avoir fait relire “Quelques mots à un autre”.
Ici (M. Julia le sait-il ? ) il y a une erreur qui n’est pas de l’IA mais du poète : en 1802, le siècle avait un an. L’erreur en question est plus que commune.
Si je devais me justifier, par une confidence, et prouver que je ne suis pas un napoléonâtre, j’ajouterais que les meilleures vues sur Napoléon se trouvent généralement chez ses ennemis. Au XIX° siècle, les gens bien élevés savaient encore distinguer les choses, et admirer leurs adversaires. C’est une capacité que nous avons perdue, une chose que nous ne soupçonnons même pas.
Les IA ne lisent en réalité que le html, en tout cas elles le préfèrent au pdf et ne profitent pas des ressources prodigieuses de l’OCR. C’est de ce fait une information de 3ème main.
Grok, que j’ai piégé avec cela, attribua de façon vraisemblable cette formule à De Gaulle (Le fil de l’épée). Elle ne figure pas dans ce livre, dont l’auteur parle plutôt de l’instinct que le stratège doit combiner avec l’intelligence, mais la filiation est claire. Felix culpa de Grok : j’ai relu le Général !
Pour mémoire : distribution de seringues sans aiguilles ou avec trop peu d’aiguilles par rapport au nombre de doses (parfois moitié moins d’aiguilles que de doses), seringues inadaptées (destinées à des injections sous-cutanées au lieu d’intramusculaires) ou à faible « espace mort » nécessaires pour maximiser les doses extraites des flacons multi-doses et qui sont arrivées en retard ou en quantité insuffisante. Mais aussi : super-congélateurs non livrés à temps, livraisons de vaccins décalées ou réduites par rapport aux prévisions. Et encore : plateformes de rendez-vous saturées ou mal synchronisées avec les créneaux réellement disponibles.






